La Martinique face aux violences envers les femmes

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« Lutter contre les violences faites aux femmes est une priorité ».Interview de George Arnauld, présidente de l’Union des femmes de la Martinique ( RFO Paris le 14 octobre 2009).

     ga                                                      Les violences conjugales et plus généralement envers les femmes sont un réel problème en Martinique. Dernier fait en date, l’agression de Pascale par son mari (qui s’est suicidé depuis), dans un parking souterrain d’une galerie commerciale le 6 octobre, laissant la victime sauvagement battue et blessée par trois balles à bout portant. La jeune femme, actuellement dans le coma, lutte contre la mort au CHU de Fort-de-France. Avant le drame, Pascale avait porté plainte à sept reprises contre celui qui allait mettre fin à ses jours.
          Depuis le début de l’année 2009, 4 femmes ont été assassinées par leur conjoint en Martinique, des meurtres qui viennent s’ajouter aux 22 femmes tuées dans les mêmes conditions entre 1998 et 2008. Mais ces assassinats ne reflètent que le paroxysme d’une situation de violence machiste plus générale et insidieuse qui imprègne la société martiniquaise. George Arnauld, conseillère et psychologue au Centre d’information et d’orientation de Fort-de-France, présidente de l’Union des femmes de la Martinique (UFM), fait le point sur cette situation.

Meurtres, viols, agressions physiques et verbales à répétition, comment expliquez-vous cette violence envers les femmes en Martinique ?


George ARNAULD :
Nous n’avons pas fait d’études sociologiques mais nous avons l’explication que nous pouvons donner à partir des entretiens que nous avons avec les femmes, car nous avons un espace d’écoute et d’accompagnement des femmes victimes. Ce qui se passe c’est que les femmes disent de plus en plus « non », elles refusent les relations violentes dans lesquelles elles vivent. Elles sont de plus en plus nombreuses à briser le mur du silence, et grâce au travail que nous avons fait elles savent pertinemment qu’elles ne sont pas seules.
Elles savent qu’il y a une autre façon de vivre et que ce n’est pas comme leur mère disait avant : « Tiens bon ma fille, c’est comme ça, j’ai connu ça aussi ». Maintenant, il y a une autre vision des femmes et du couple, et certaines femmes peuvent décider d’arrêter une relation. Le drame, c’est que des hommes violents n’acceptent pas cette émancipation des femmes, qu’elles puissent choisir librement leur vie, de partir, de choisir librement la façon dont elles veulent vivre une relation. Cela c’est insupportable. C’est comme cela que des hommes deviennent de plus en plus agressifs. Il faut savoir que chaque fois qu’il y a un assassinat, une agression violente comme celle de Pascale, c’est quand une femme part. Une femme n’est jamais tuée dans son foyer. Elles sont tuées ailleurs car elles sont parties.


Quelles sont les mesures que vous préconisez pour mettre fin à cette violence ?


     George ARNAULD :
Je crois tout d’abord qu’il ne faut pas banaliser la « petite » violence. Il faut que la police et la gendarmerie écoutent les femmes dès qu’elles viennent les voir. Parce que souvent on banalise, on dit « cela va s’arranger, c’est rien, ce n’est pas grave ». Il faut que toutes les plaintes soient suivies. Il ne faut pas qu’elles soient classées sans suite, même quand les femmes retirent leur plainte. Il faut qu’il y ait une sanction quelconque. Voilà pour la répression.
Mais nous pensons que le plus important c’est la prévention. Il faut avoir les moyens et les équipes nécessaires pour éduquer nos jeunes garçons et nos jeunes filles à une autre relation. Il faut que l’on éduque les jeunes garçons à penser qu’une fille ce n’est pas un objet, que nous ne sommes pas dans une relation de domination lors d’une relation adulte. Une femme a le droit de décider, le droit de dire « non », le libre choix de choisir sa vie, et il faut qu’on l’accepte. Il faut que l’on arrive à des relations égalitaires, et tout passe par l’éducation et la prévention. Cela doit se passer à l’école mais il faut aussi que tout le monde s’en empare, les services publics, la télévision, les radios… Partout il faut que l’on se dise que lutter contre les violences en direction des femmes est une priorité pour notre pays.


Cette violence transcende apparemment l’âge et les classes sociales…

     George ARNAULD : Récemment une femme est venue nous voir, son mari a 80 ans je crois. Elle demande à divorcer. Quant aux classes sociales, il y a plutôt de la violence psychologique et morale à l’heure actuelle. Les femmes sont harcelées et n’ont aucune liberté quand elles partent. Certaines changent de portables plus de dix fois par an, parce que les hommes les appellent sur leur lieu de travail, viennent avec leur voiture devant chez elles et partout où elles sont. Il y a une souffrance chez ces femmes parce qu’elles n’ont plus aucune liberté d’agir, de se mouvoir, de penser, de fréquenter des gens et d’avoir des loisirs parce qu’elles sont poursuivies, harcelées, humiliées, et elles perdent confiance en elles. Ceci dans toutes les classes sociales et quel que soit l’âge.
En ce qui concerne les jeunes nous avons très peur, car ces jeunes sont très machos. On se rend compte qu’ils sont dans des relations de domination incroyables. Il faut donc que l’on agisse très vite si nous voulons renverser la vapeur et construire une société égalitaire dans laquelle les hommes et les femmes s’épanouissent.


Selon vous, les pouvoirs publics et la société martiniquaise ont-ils pris la mesure de la gravité de la violence contre les femmes ?


George ARNAULD :
Je crois que l’opinion publique a pris conscience de la gravité des choses. Il y a une émotion certaine. Par contre nous regrettons très vivement le manque de prise en compte de cette question par les pouvoirs publics et les collectivités quelles qu’elles soient, les Conseils général et régional, les communes, qui ne font pas de l’égalité entre les hommes et les femmes et de la lutte contre les violences faites aux femmes une priorité de leurs actions politiques et de leurs projets de développement. Ce n’est pas l’Union des femmes de la Martinique qui pourra changer toute seule l’ordre des choses, il faut absolument une volonté politique, une volonté de mettre en place avec nous et d’autres associations des actions, des projets et des campagnes qui vont faire avancer la situation.

La question de la violence contre les femmes est-elle tabou en Martinique ?


   George ARNAULD :
Non je ne crois pas. Depuis que l’Union des femmes de la Martinique a commencé ses campagnes, il y a une dizaine d’années, nous avons brisé le tabou et le mur du silence. Il y a toujours de la honte chez les femmes, il y a toujours la peur de l’homme si elles vont porter plainte, mais il n’y a pas de tabou. Il faut savoir cependant que nous sommes dans une société très machiste, avec de nombreux hommes violents, que l’on trouve partout, et ce n’est pas si simple que ça. Cette question dérange certains dans leur vie quotidienne, dans leur vie de couple, et bien entendu c’est un frein pour agir quand on est dérangé.


Quelles sont les actions menées par l’Union des femmes de la Martinique ?


George ARNAULD :
Nous avons de multiples activités. Nous sommes une association de défense des droits des femmes et nous sommes la seule association féministe. Nous ne travaillons pas seulement sur la question des violences. Cette question s’est imposée à nous puisqu’il n’y avait pas d’associations qui s’en occupait. Nous nous sommes rendus compte qu’il avait autant de femmes victimes de violences grâce un répondeur que nous avions installé, il y a une dizaine d’années.
Nous menons des actions sur la question de la citoyenneté. Nous allons vers les collectivités et les communes pour mettre en place des projets de développement qui prennent en compte la question du genre, afin que l’on puisse développer une ville, une commune, en pensant qu’il y a des femmes et donc des mesures spécifiques à prendre. Cet atelier est très important pour nous. Nous avons également un atelier sur la question de la femme et l’histoire pour montrer la place que les femmes ont pris dans l’histoire de notre pays, sur les plans économique et social, car l’histoire de la Martinique a été écrite avec des yeux d’hommes, sans les femmes.

     Nous avons un autre atelier qui s’appelle « Fanm tout kote sanble ». Cet atelier s’est imposé à nous par rapport à la situation des femmes migrantes de la Caraïbe qui viennent chez nous. Ces femmes sont victimes d’une double violence, la violence dans leur couple, et la violence institutionnelle. Quand ces femmes sont mariées à des Martiniquais et qu’elles n’acceptent pas les conditions dans lesquelles les hommes veulent les mettre, certains vont les dénoncer à la police en disant que la femme ne vit plus avec eux, et ils gardent les passeports. Il est donc impossible pour elles d’obtenir des titres de séjour. Il y a de plus en plus de ces femmes, principalement saint-luciennes et haïtiennes.
Il y a un atelier femmes et travail, parce que la question de la précarité est le lot des femmes en Martinique, avec des bas salaires, des conditions de travail extrêmement difficiles, une remise en question de la retraite, le travail à temps partiel imposé, etc.
Nous travaillons également sur un atelier femmes et VIH, car la région caraïbe est la deuxième région après l’Afrique pour le nombre de personnes infectées par le virus du Sida. Les chiffres montrent très clairement que les femmes sont de plus en plus contaminées par le VIH dans des relations hétérosexuelles, ce qui est une violence en direction des femmes, parce qu’elles ne sont pas en position de négocier le préservatif ou pas. Elles sont dans des situations de soumission. Souvent les hommes les culpabilisent quand elles veulent utiliser un préservatif en leur disant qu’elles voient un autre homme, alors que ce sont eux qui généralement ont plusieurs maîtresses.
Notre association reçoit de très nombreuses femmes dans notre espace d’écoute, et nous pensons que les femmes sont discriminées de plus en plus, partout et dans tous les lieux, sur le plan de la santé, du travail, des migrations, du développement. C’est ce que nous essayons de mettre en exergue. Voilà pourquoi nous allons manifester le 17 octobre pour demander l’application des droits des femmes au quotidien.


Quels messages souhaitez-vous délivrer à la femme martiniquaise ?


  George ARNAULD :
Il faut que nous soyons toutes mobilisées. Il faut que les femmes rejoignent l’UFM pour en faire une association forte. On pourrait pouvoir compter sur 500, 1000 ou 2000 membres, contre 180 membres actuellement, ce qui est largement insuffisant. Si les femmes adhèrent cela ferait d’abord de l’argent avec les cotisations. Ensuite l’UFM offre de l’espoir, la possibilité de voir les choses autrement, de voir la vie autrement, parce que quand les femmes sortent de chez nous, elles sortent la tête redressée parce qu’on les a écoutées et que l’on croit à leur souffrance. En dehors de ces femmes victimes, nous avons besoin également de femmes qui ne le sont pas pour mener à bien tous les projets que nous avons et pour se mobiliser avec nous afin de faire avancer nos droits. Il faut donc que nous soyons très nombreuses.

 

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