Viol : en France comme à Dubaï, la victime est encore considérée comme la coupable

Publié le Mis à jour le

Une Norvégienne a récemment été condamnée à 16 mois de prison à Dubaï, après avoir porté plainte pour viol. Si la sentence a été annulée par la suite, le viol demeure encore et toujours un crime pas comme les autres, au niveau de la prise en charge des victimes mais aussi de la responsabilité des auteurs. Pour Muriel Salmona, psychiatre, il est temps qu’on écoute (vraiment) les victimes.

Nous sommes tous choqués par le système judiciaire d’un pays comme Dubaï qui – comble de l’injustice – peut condamner une jeune femme norvégienne, qui avait porté plainte pour viol, à 16 mois d’emprisonnement pour relation sexuelle illicite en dehors du mariage et pour consommation d’alcool(celui qu’elle désigne comme le violeur ayant écopé de 13 mois de prison pour les mêmes chefs d’accusation).

La réaction du gouvernement norvégien et la mobilisation internationale ont permis qu’elle soit graciée et rapatriée dans son pays, mais la plainte pour viol est restée lettre morte : pas d’enquête, ni de jugement.

Et nous nous souvenons qu’en septembre 2012, une jeune femme tunisienne violée par trois policiers qui l’avaient surprise en train d’embrasser son fiancé dans une voiture, avait été, après avoir porté plainte, accusée d’atteinte aux bonne mœurs, risquant ainsi 6 mois de prison, une mobilisation tunisienne et internationale avait permis qu’elle bénéficie d’un non-lieu.

Un coupable peut en cacher un autre
Mais qu’en est-il des victimes de viol qui portent plainte en France, état démocratique et laïque, pays de la déclaration des droits humains ?

Les droits des victimes de viol sont-ils toujours respectés ?

Non. Malgré des lois plutôt performantes, injustice et impunité sont souvent au rendez-vous. Le déni des viols, la loi du silence, stéréotypes sexistes et confusion entre violence et sexualité règnent en maître[1].

En France, très peu de victimes de viol portent plainte, et les rares qui le font sont laminées et sont presque toujours considérées comme coupable. Coupable, non pas de relations sexuelles illicites en dehors du mariage ou d’atteintes aux bonnes mœurs comme à Dubaï ou en Tunisie, mais de mensonges.

Coupable de ne pas avoir voulu assumer un acte sexuel considéré par la justice comme consenti. Coupable d’imprudence, d’incapacité à se protéger et à se défendre. Coupable de provocation. Coupable de ne pas être la victime parfaite. Coupable de trop bien connaître l’agresseur, de l’avoir revu après le viol, d’avoir trop tardé à porter plainte. Coupable d’être celle par qui le scandale arrive, qui détruit la réputation d’une famille, d’un personnage important, d’une institution…Pour paraphraser les slogans totalitaires de 1984 d’Orwell : « La victime, c’est la coupable, la vérité c’est le mensonge, dire non c’est dire oui, céder c’est consentir, subir c’est désirer ».

Porter plainte, c’est s’exposer
C’est en France qu’une de mes patientes, une adolescente de 15 ans violée par un camarade de classe s’est retrouvée en garde à vue pour dénonciation mensongère de crime imaginaire, après le classement sans suite de la plainte pour viol déposée par sa mère.

Le jeune homme avait pourtant reconnu qu’elle avait dit non et qu’il lui tenait fermement les deux bras. Pourquoi le procureur a-t-il prononcé un non-lieu ? Est-ce parce qu’elle avait oublié de leur parler d’échanges MSN entre eux avant le viol ? Une victime, avant d’être violée, doit savoir qu’elle va être violée et donc éviter tout contact avec le futur agresseur, sinon elle n’est pas crédible ?!

Le moindre oubli vaut plus que des aveux. Le procureur ne s’est pas arrêté au non-lieu. Il a instruit une plainte pour dénonciation mensongère de crime imaginaire. Il a laissé la brigade des mineurs mettre en garde à vue cette adolescente. Garde à vue de plusieurs heures où les policiers l’ont traitée de menteuse et lui ont dit que c’est très grave, qu’elle risquait 10 ans de prison (heureusement, la juge pour enfant a prononcé un non-lieu). Une policière a expliqué à la mère de cette adolescente que de nos jours, les filles portent plainte pour n’importe quoi, pour justifier un devoir non rendu, pour échapper à une « engueulade » de leur parent, parce qu’elles sont rentrées trop tard, etc. Cela fait partie de ces rumeurs jamais étayées qui circulent dans le milieu policier. En revanche, les chiffres de rétractations des victimes dues à des menaces, des intimidations et des manipulations ne circulent pas.

Les plaintes n’aboutissent pas
16 % des femmes déclarent avoir été violées ou avoir subi une tentative de viol dans leur vie (dont 59% avant 18 ans) et 5% des hommes (dont 67% avant 18 ans).

Sur les 190.000 viols estimés par par les enquêtes de victimisation, moins de 10% des victimes de viol portent plainte (2% pour les viols conjugaux et intra-familiaux), seulement 3% de ces plaintes font l’objet de poursuites judiciaires et entre 1 et 2 % de condamnations. En comparaison, les homicides entraînent presque toujours une enquête et aboutissent à des condamnations dans près de 50 % des cas. Le viol et la tentative de viol sont donc des crimes qui bénéficient d’une grande impunité.

Malgré cela, les victimes de viol qui arrivent à porter plainte seraient très majoritairement des menteuses qui cherchent à nuire ? Ceux ou celles qu’elles accusent des innocents ? Mais alors où sont-ils tous ces violeurs, cela n’inquiète personne ? Et d’où viendrait ce vice d’aller accuser à tort quelqu’un d’un crime dont elles savent qu’il ne sera pas pris au sérieux, ni par la police, ni par la justice ? Quand, de la plainte à la condamnation, plus de 80% des victimes sont rejetées dans le silence du classement sans suite ou du non-lieu, quand plus de 50% des viols sont correctionnalisés, il y a à l’évidence un grave dysfonctionnement institutionnel.

Pourquoi les plaintes pour viol aboutissent-elles à si peu de procès et de condamnations ? Par manque de preuves nous dit-on, ce ne serait que parole contre parole si l’accusé nie ! Exit l’analyse de la stratégie de l’agresseur, la recherche d’autres victimes, la prise en compte de conséquences psychotraumatiques chez la victime, la recherche de faisceaux d’indices graves et concordants, qui pourtant pourrait permettre un procès en cour d’assise et une possible condamnation.

Le viol, un crime (pas) comme les autres
Pourquoi les comportements de la victime qui entrent dans le cadre des conséquences psychotraumatiques habituelles et reconnues par la communauté scientifique internationale sont non seulement pas pris en compte comme éléments de preuve mais sont utilisés pour remettre en cause la parole des victimes ? Comme la sidération (ne pas pouvoir crier, ni se défendre), le choc émotionnel, la dissociation péri-traumatique (la confusion, les doutes, le sentiment d’étrangeté, la désorientation temporo-spatiale, les troubles de la mémoire : l’amnésie de certains faits), la mémoire traumatique qui rend le fait de parler du viol très difficile…

Pourquoi les circonstances considérées par la loi comme des circonstances aggravantes sont-elles aussi le plus souvent retournées contre la victime comme mettant en cause sa crédibilité : le fait d’être mineur, que l’agresseur soit un conjoint ou un partenaire, d’être alcoolisée ou droguée, d’être handicapée mentale, d’avoir des troubles psychiatriques ?

Pourquoi des événements du passé de la victime qui n’ont rien à voir avec le viol sont-ils aussi utilisés pour mettre en doute sa crédibilité : le fait d’avoir menti sur son passé, d’avoir eu une vie sexuelle considérée comme « débridée », d’être toxicomane ou alcoolique, d’avoir eu des troubles psychiatriques, d’avoir été ou d’être en situation prostitutionnelle… ?

Le viol bénéficie d’un traitement de faveur, d’un statut à part où les crimes n’en sont pas, au prétexte que ces actes seraient dits consentants sans référence aux droits universels des êtres humains à l’intégrité et à la dignité (comme si être consentant pour être tué ou torturé pourrait justifier ces crimes). Comme s’il était possible de réduire en esclavage une personne, d’exercer des sévices, de l’injurier, de l’humilier sous couvert de « désir sexuel », de « jeux », voire « d’amour ».

Pour soigner la société, il faut écouter les victimes
Une bonne partie de la société qui est colonisée par cette vision catastrophique d’une sexualité de prédation et de violence. Cela participe à la tolérance vis-à-vis de beaucoup de violences sexuelles.

Comment peut-on vivre dans ce monde ? Il est urgent de lutter contre ces fausses représentations, ces stéréotypes sexistes et cette vision pornographique de la sexualité. Il faut reconstruire une justice qui soit libérée de ceux-ci, ne pas tolérer les violences sexuelles et lutter contre l’impunité.

Protéger les victimes, respecter leurs droits fondamentaux, leur rendre justice, les soigner, réparer leurs préjudices, les accompagner, en être solidaire, remettent le monde à l’endroit et permettent de démonter la stratégie perverse du système agresseur, qui met en cause la valeur de la victime, la transforme en coupable et organise son silence.

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