Ces violences dont on ne parle jamais….

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Personne n’aime évoquer les violences familiales exercées sur les femmes ou 
les enfants. Alors 
sur les personnes handicapées ou âgées, pensez donc…

Les personnes handicapées mentales sont réputées des cibles faciles pour les violences sexuelles. Mais peut-on toujours parler d’agression ou d’abus ? Catherine Agthe Diserens, auteure de Sexualité et handicaps : entre tout et rien…(1) et sexopédagogue spécialisée, présidente de l’association suisse SExualité et Handicaps Pluriels (SEHP), invite à distinguer plusieurs situations délicates. D’abord, tout dépend si les agresseurs ou présumés tels sont eux-mêmes valides ou non.

Dans le premier cas, il est malaisé pour la personne handicapée psychique de discriminer ce qui relève de l’abus . « Avec un déficit mental profond, quand une personne a 2 ou 3 ans d’âge mental, comment voulez-vous qu’elle prenne conscience que quelqu’un effectue un geste déplacé ?  », constate ainsi Catherine Agthe Diserens. La situation est d’autant plus complexe dans le cadre d’un polyhandicap, où la personne est entièrement dépendante des soins, des gestes, du toucher d’autrui. « La personne concernée n’est même pas consciente de ce qui lui arrive », explique la sexopédagogue. Et quand bien même, l’abus – qui provoque parfois du plaisir – émane presque toujours d’individus connus, dont elles dépendent, en qui elles ont confiance, ce qui rendrait d’autant plus délicate une dénonciation.

Quand l’agresseur croit bien faire

« Je ne considère pas comme des abus sexuels, nuance Catherine Agthe Diserens, les situations où le jeune attrape lui-même la main des parents pour être masturbé parce qu’il n’y parvient pas tout seul. Il est dans un tel désert de sensualité qu’au fond, les parents, qui sont parfois seuls à intervenir sur ce corps, sont acculés à devoir répondre à son regard suppliant, avec humanité et non pour leur propre plaisir. C’est parfois aussi un moyen d’éviter l’automutilation chez certains autistes, par exemple. Les parents se passeraient bien de ce geste, mais ils expriment avec désespoir que de toute façon, personne d’autre ne « s’en chargera ». En effet, la déontologie des professionnels le leur interdit » (2).

Quant aux abus commis par une personne elle-même handicapée psychique, là aussi l’affaire est complexe puisqu’elle ne se rend pas forcément compte qu’elle ne peut se permettre certains gestes. Il ne va donc pas de soi de parler d’abus à part entière. La sensibilisation de tous les protagonistes s’avère ainsi un combat nécessaire, mais dont les effets peuvent être pernicieux. Car les familles peuvent se retrouver dans la terreur de voir des professionnels abuser de leurs enfants. Quant aux premiers concernés… « Pendant des années nous leur avons appris, moi la première, que c’est eux qui décidaient comment et qui les touchait ou non, et à force de prévention, voici que certaines femmes handicapées mentales n’acceptent même plus des témoignages d’affection naturelle et ordinaire, pour aussitôt s’exclamer « Mon corps c’est mon corps, tu ne dois pas me toucher ». Reconnaissons que le paradoxe réside dans le fait que la personne handicapée doit faire confiance à son entourage pour avancer dans la vie, et à la fois devrait se méfier de tout le monde ! À mon avis, la prévention des abus sexuels est souvent plus utile pour l’entourage familial et professionnel que pour la personne elle-même, lorsque le handicap mental est sévère », remarque Catherine Agthe Diserens.

La chape de silence

Il est une autre forme de violence que les professionnels eux-mêmes répugnent à regarder en face : celle que subissent les personnes âgées. Une violence supposée plus fréquente à domicile qu’en maison de retraite ou en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). Et qui émanerait alors principalement des soignants, mais aussi des aidants. En d’autres termes, des enfants. Les violences psychologiques exercées incluent l’infantilisation, l’humiliation, avec des tons, des mimiques et des surnoms encore plus blessants quand ils s’adressent à des gens qui n’ont rien perdu de leurs facultés cognitives. Mais d’autres sont plus pernicieuses, comme l’explique Claude Rougeron, docteur en éthique médicale, professeur de médecine générale à l’université de Versailles-Saint-Quentin, et auteur de Pour une éthique renouvelée de la santé publique : l’accès aux soins en médecine générale(3) : « En tant qu’élu local travaillant au Centre communal d’action sociale, je constate des négligences presque caricaturales par défaut de contact ou d’apport du minimum vital, alors que les enfants n’habitent pas toujours loin. Il est parfois très difficile de les joindre pour monter des dossiers d’obligation alimentaire. Et, même à l’aise financièrement, ils peuvent décréter qu’ils ne donneront pas plus de 20 euros par mois. » Et ne parlons pas des procédures engagées par les enfants pour déloger leur parent survivant et vendre la maison…

La violence physique, elle, n’est pas toujours facile à établir par le médecin traitant, quand bien même elle peut être soupçonnée. « Une vraie difficulté dans le repérage et le diagnostic est de faire reconnaître à la victime qu’elle a été battue, indique Claude Rougeron. Elle peut dissimuler la violence : « Qu’est-ce que c’est que ces marques ? – Oh, je me suis cognée dans le buffet… Vous savez, à mon âge, on tient plus trop en équilibre ! » »

Plus rarement, les coups sont évidents et les victimes les admettent. Mais sans porter plainte, par peur de représailles, par honte ou refus de nuire à leur progéniture. Ce qui rend problématique un signalement à leur corps défendant. En outre, le médecin voit rarement une personne âgée seule. « En maison de retraite, jamais, précise Claude Rougeron. Même à domicile, il y a souvent un aidant, un auxiliaire de vie. Il arrive que l’aide ménagère seule dispose des clefs, et impose sa présence. On se trouve souvent dans cette situation de doute, avec des indices trop ténus pour légitimer l’aide d’une assistante sociale. »

L’évocation de ces violences provoque le même malaise que celles perpétrées à l’égard des enfants et des femmes, observe Claude Rougeron : « C’est connu, on l’entend de l’autre côté du mur en appartement, mais on n’en parle surtout pas. On n’a pas à se mêler des affaires d’autrui. C’est une énorme chape de silence. Le déni va loin, y compris parmi les professionnels ou les chercheurs sensibilisés. »

Jean-François Marmion
Article publié le 07/09/2013

(1) Aire de famille, 2013.
(2) Sur l’assistance sexuelle des personnes handicapées, voir l’entretien avec Marcel Nuss, « Les handicapés et le sexe », Le Cercle Psy n° 7, décembre 2012/janvier-février 2013.
(3) L’Harmattan, 2013

 

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