Jane LERO (1916-1961)

Publié le Mis à jour le

Jane LERO (1916-1961)

Jane Apolinaire Léro est née le 8 février 1916, en plein milieu de la première guerre mondiale, dans une famille de petits commerçants lamentinois. Cinquième d’une famille de 8 enfants, elle est mise, à l’âge de 10 ans en 1926, en pension à Fort-de-France pour rejoindre le pensionnat colonial de jeunes filles. Elève très douée pour les matières scientifiques, elle se classe parmi les bonnes élèves. Mais son adolescence est très vite perturbée sur le plan physiologique. Cette grande et corpulente jeune fille a des menstrues très douloureuses qui, quelquefois, lui imposent des interruptions de scolarité de plusieurs mois. Elle vit donc sa mutation physiologique avec le sentiment d’une injustice qui la frappe parce que femme.
Elle eut, malgré des bulletins élogieux, à redoubler de classes ou à échouer au baccalauréat (1ère partie) simplement parce qu’elle tombait malade en pleines épreuves d’examen. En 1938, élève de terminale au lycée Schoelcher, elle décroche le prix d’honneur en maths et en sciences, mais ses parents ne peuvent lui payer des études supérieures en France. Pourtant deux de ses frères aînés (Thélus et Etienne) avaient eu la possibilité de s’installer à Paris pour leurs études universitaires.

Cette fille, à la forte personnalité, n’eut donc pas la chance de ses frères. Il ne restait plus qu’à Jane – dite Popo (surnom tiré de son deuxième prénom Appolinaire) à se cantonner dans le registre habituel des emplois réservés aux bachelières restées au pays : enseignante ou employée de bureau. Popo s’opposa à ce choix. La déclaration de guerre en 1939, l’incendie de l’épicerie familiale en 1940, finirent de ruiner ses espoirs de s’en aller faire des études en faculté parisienne. Mais son caractère de battante s’était forgé pendant son combat permanent sur sa santé et face aux lazzis de ses camarades qui la taquinaient sur son physique imposant.
Si elle accepta de travailler quelques mois en même temps que l’une de ses sœurs  dans une banque, elle renonça vite à ce métier pour avoir plus d’indépendance. Installée d’abord aux Terres Sainville, elle ouvrit ensuite, avec l’aide de sa mère, rue Schoelcher, près de la place Fénélon (asile Bethléem), un petit commerce de poteries locales, de paniers traditionnels, d’ouvrages artisanaux et de confections originales qui, à défaut ni de lui assurer un grand train de vie ni de lui donner le goût du commerce, lui permit surtout d’avoir un lieu de rencontre pour ses amis et amies et de discuter des évènements.
On était alors à la Martinique, à l’époque de l’Amiral Robert et d’une terrible misère. On était en plein Seconde guerre mondiale et de lutte contre le nazisme. Son intérêt pour la chose politique lui venait de son père qui avait été un temps un fervent de Lagrosillière et un actif partisan de la municipalité lamentinoise de Cognet (un lagrosilliériste).

De ses frères à qui elle vouait une grande admiration, elle fut atteinte du virus du militantisme. La fréquentation assidue de son frère Thélus pendant les années 40 lui permit d’être parmi la petite partie d’initiés qui lisait « Tropiques », revue animée par le brillant couple formé par Aimé et Suzanne Césaire. En mai 1943, l’interdiction de la revue, en juin 1943 l’insurrection qui chasse Robert, la placent dans une grande exaltation.

 

Agée de 27 ans, elle rejoint la poignée de militants actifs, dynamiques et litteralement infatigables qui reconstituent, autour de Bayardin, Duféal, Adrassé, Gratiant, Bissol, Jacaria, Ménil, Thélus Léro, Gabriel Henry et quelques autres, le parti communiste qui ne néglige pas la propagande vers les femmes et incite à la création d’une Union des femmes de la Martinique comme cela avait été le cas en France, au Maroc, en Algérie et en Tunisie où les communistes avaient créé des Unions des femmes françaises, des femmes marocaines, algériennes et tunisiennes.

 

Les discussions eurent lieu au cours des mois d’avril et mai 1944 et dès le 3 juin le journal Justice annonça la 1ère assemblée générale constitutive de l’Union des femmes de la Martinique pour le 11 juin 1944. La nouvelle association ne se voulait pas une organisation de femmes communistes mais ouverte à toutes.

 

Jane Léro eut l’immédiate responsabilité de cette organisation tout en s’affirmant comme une militante active dans le parti communiste se reconstituant à la Martinique. De septembre 1944 à juin 1945, il y eut dans Justiceune bonne dizaine d’articles sur la question féminine rédigés par Jane. On retrouve aussi sa présence dans plusieurs réunions à travers le pays, sur la question féministe. Mais il semble bien que la préoccupation qui domine soit le vote des femmes en faveur des communistes. L’UFM est en fait un peu en sommeil.

En mars 1945, à l’initiative des jeunes communistes se tient le 1er congrès de la jeunesse : l’ide de proposer ce rassemblement est un succès. Le succès de ce congrès de la jeunesse incite le Parti communiste à demander à Césaire, un mois plus tard, d’être la tête de liste aux municipales de mai 1945. Ce rapprochement de Césaire d’avec les communistes facilite le rapprochement des jeunes filles indépendantes avec l’UFM.

La campagne électorale de mai-juin 1945 permet pour la 1ère fois à 57 femmes d’être élues. Alors que le parti communiste avec Césaire avait pulvérisé ses adversaires aux municipales de mai, alors que les cantonales étaient un scrutin de liste à la proportionnelle, le parti communiste ne présenta même pas une femme sur les 8 candidats sûrs d’être élus sur le canton de Fort-de-France/Schoelcher. Du reste, même Jane Léro (29 ans) et Fernande Ursulet (23 ans), principales animatrices féminines de la campagne électorale n’ont posé le problème.  Une fois passée la première série d’élections où le parti communiste sortit vainqueur, il fallut répondre à l’attente des milliers de femmes qui avaient fait le succès électoral des communistes.

L’UFM réunit une nouvelle assemblée générale en novembre 1945. Dans l’annonce de cette réunion, l’article du journal Justice reconnaît que l’UFM n’avait pas en fait fonctionné après sa création de 1944. C’est à ce moment que l’UFM peut associer militantes communistes et femmes démocrates indépendantes. On peut estimer que c’est la véritable naissance de l’UFM dopée par les succès électoraux du parti communiste.

De là, l’action sociale de l’UFM – sous la présidence de Jane Léro – se déploie : crèches, cantines scolaires, consultations de nourrissons d’abord dans les municipalités communistes (Fort-de-France, Lamentin, Morne Rouge, Basse-Pointe, Macouba, Saint-Esprit, etc). Des sections voient le jour, soit dans les quartiers de Fort-de-France, soit en communes. La jeunesse des dirigeantes et la soif de changement donnent un grand enthousiasme pour multiplier les « portes à portes » au cours desquels on fait de nombreuses adhésions.

Jane Léro est la cheville ouvrière de toute cette période au cours de laquelle elle travaille d’arrache pied avec Yvette Mauvois, une militante des premiers temps de l’UFM. Jane Léro est partout, visite les différentes sections, impulse la vie de l’association. La misère sociale est grande et de là naît son désir de mieux contribuer à la combattre. Elle se passionne pour le métier d’assistante sociale.

Entre temps, la section communiste du Lamentin lui propose de devenir conseillère municipale lors des élections de 1947. Elle est élue mais peu de temps après, elle obtient son inscription à l’école des assistantes sociales de la Seine en France. Elle espère y décrocher en 3 ans son diplôme et revenir au pays. En fait, elle restera 7 ans en France car on lui refusera pendant longtemps sa mutation pour des raisons politiques. Le parti communiste français n’était plus au gouvernement et sous la 4ème république, ce parti était diabolisé. Pas question pour les gouvernements de la 3ème force qui s’enlisaient dans les guerres coloniales de permettre à une communiste de regagner la Martinique.

En fait, lorsqu’elle peut revenir en Martinique, en 1957, après avoir pris un an de congé sans solde, le parti communiste de la Martinique est affaibli. Césaire a démissionné après les désaccords nés de la déstalinisation, du rapport Kroutchev au 20ème congrès du PCUS, de l’intervention soviétique en Hongrie et du piétinement de la départementalisation. Les cadres de l’UFM se partagent entre les césairistes et les communistes. La base à Fort-de-France était largement césairiste ainsi que la plupart des cadres. En quittant le parti communiste, elles quittaient l’UFM. Jane Léro resta militante communiste mais l’enthousiasme pour reconstruire l’UFM ne revint pas.

En 1958, un arrêté autorisa sa mutation. Le gouvernement estimait ne plus avoir rien à craindre de cette militante. Elle n’était âgée que de 42 ans et sa longue vie de militante, à l’âge de la maturité, aboutissait à un échec. Elle s’accrocha à son métier sans pour autant y trouver l’épanouissement. Elle devint de plus en plus dépressive et taciturne. Le 17 juillet 1961, âgée de 45 ans, elle mit fin à ses jours.

Le journal L’information en parla dans son édition du lendemain comme d’un banal fait divers. Son journal, Justice, sous le coup d’une saisie ordonnée par le Préfet Terrade n’a pa pu en parler. On était à l’heure de l’interdiction du front antillo-guyanais pour l’autonomie.

Aujourd’hui, seule une minuscule ruelle du quartier Place d’Armes au Lamentin porte son nom. Ceux et celles qui la connurent gardent d’elle l’image de Popo la battante. Cette image, il faut la connaître.

(Extraits d’un texte de Gilbert Pago, historien – publié par l’UFM dans un recueil « Mémoires » en 2000 à l’occasion du 56ème anniversaire de l’UFM)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s